(Ou quand la fulgurance vient du stagiaire, pas du formateur ! )
Ces moments de grâce
Dans mon activité de formation, il y a des moments de grâce. Des moments où tout fait sens. Des moments qui me font instantanément oublier les heures de voiture très matinales (celles qui piquent les yeux), les instants de solitude (où l’on comprend qu’on n’a pas été compris…), les salles sans fenêtres et inconfortables — surtout un lundi d’hiver déjà sombre.
De la grâce, j’en vois beaucoup en formation.
Quand une complicité se (re)trouve entre deux collègues.
Quand quelque chose arrive à se dire pour la première fois, et que c’est utile.
Quand, malgré leurs réticences de départ, les stagiaires s’ouvrent à la découverte d’une autre manière de faire.
Quand une colère se dépose parce qu’elle trouve enfin des mots.
C’est cela la grâce, pour moi : cet alignement des planètes qui rend l’improbable possible. Comme un petit miracle. Il y a quelque temps, la grâce est venue de la fulgurance d’une formulation.
Derrière les résistances, l’ouverture
Former, ce n’est pas seulement transmettre des outils ou des méthodes. C’est entrer, souvent brièvement, dans des systèmes humains déjà chargés d’histoires, de tensions, de non-dits, d’habitudes bien installées. C’est aussi composer avec ce que le cadre impose : des objectifs décidés ailleurs, des participants qui n’ont rien demandé, des enjeux qui dépassent largement le contenu pédagogique.
Ce jour-là, je suis dans une usine, avec un groupe d’opérateurs de production. Personne n’a demandé à assister à cette formation. Bien au contraire : elle leur est imposée, avec une injonction claire de la direction à « revoir la manière dont les individus communiquent entre eux ».
Le décor est posé. Autant dire que l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous.
Les premières heures confirment ce que l’on pouvait craindre : méfiance, silences, regards en coin. Un présupposé fait consensus : « Encore un truc qui ne servira à rien ! »
Pas gagné.
Mais les échanges s’animent, et les situations concrètes émergent. Les agacements souvent anciens trouvent un terrain pour s’exprimer autrement que par l’ironie ou le silence. Comme souvent, derrière les résistances initiales, quelque chose s’ouvre rapidement.
A ce stade de la formation, je ne parle pas encore de “harcèlement”, ni même de “qualité de vie au travail”. Ensemble, on explore le « comment. »
Comment on se parle. Comment on se répond. Comment on se protège.
Et surtout, des effets de nos manières de faire sur ceux qui travaillent avec nous.
Le sens de la formule
À un moment de la formation, l’un des participants prend la parole et dit, très simplement : « En fait, là, tu nous apprends à retirer notre peau de con. »
Petit silence. Suivi rapidement d’un éclat de rire collectif tant la phrase est terriblement bien trouvée ! Derrière la formule sans filtre, elle dit quelque chose d’extrêmement juste ! Il ne parlait pas des insultes, ni même de méchanceté volontaire. Il parlait de ces carapaces que l’on se fabrique pour tenir. De ces façons d’être un peu durs, un peu secs, un peu fermés — parce que le travail l’est parfois aussi.
Et il mettait le doigt sur le premier étage de la fusée de toute action de prévention: la prise de conscience individuelle, sans laquelle un changement collectif ne peut pas se faire.
Ce que cette phrase révèle de nos fonctionnements relationnels
Cette “peau”, ce sont souvent des protections, des automatismes. Des manières de faire qui nous ont été utiles à un moment donné, mais qui finissent par abîmer les relations quand elles deviennent la norme. On ne se lève pas le matin en se disant : « Tiens, aujourd’hui, je vais détériorer l’ambiance de travail. » Mais on peut, sans s’en rendre compte, user, rabaisser, ignorer, blesser. Non pas par intention malveillante, mais par manque de recul sur nos propres fonctionnements. Et c’est précisément là que le sujet devient sensible. Car regarder ses façons de communiquer, c’est accepter l’idée que ce que je fais produit des effets, même si ce n’était pas mon intention.
Revisiter ses propres fonctionnements : un inconfort nécessaire
Ce travail est inconfortable. Il vient bousculer l’image que l’on a de soi. Il oblige à sortir du confort du « je suis comme ça » ou du « on a toujours fait comme ça ». Mais il est indispensable. Non pas pour culpabiliser les individus mais pour déplacer le regard des intentions vers les effets, des personnes vers les interactions.
En formation, lorsque cet espace est sécurisé, on voit des choses puissantes se produire. Des prises de conscience, des ajustements modestes mais concrets, des façons différentes de se parler, dès le lendemain.
La qualité de vie relationnelle, une responsabilité collective
La qualité de vie relationnelle ne repose pas sur quelques “bons communicants” au milieu d’un système inchangé. Elle est l’affaire de tous. Elle se construit dans les interactions quotidiennes, les tolérances implicites, les façons dont les collectifs laissent passer — ou non — certaines paroles et certains comportements.
Parler de responsabilité collective, ce n’est pas diluer les responsabilités individuelles. C’est reconnaître que les environnements de travail fabriquent des autorisations. C’est aussi reconnaitre que nous sommes tous collectivement responsables de la qualité du climat dans une entreprise. Et que changer les relations suppose de travailler à la fois sur les personnes et sur les cadres dans lesquels elles évoluent.
Et si la prévention du harcèlement commençait aussi ici ?
Le harcèlement en entreprise est un sujet grave. Il nécessite des cadres juridiques clairs, des procédures, des sanctions quand c’est nécessaire. Cela ne fait aucun doute. Mais ces dispositifs, à eux seuls, ne suffisent pas à transformer les cultures relationnelles. Ils interviennent souvent quand les dégâts sont déjà là.
Travailler sur la qualité relationnelle en amont, accompagner la remise en question des fonctionnements ordinaires, mettre à jour les “petites violences” banalisées, c’est ouvrir un autre levier de prévention. Un levier plus discret, mais profondément structurant et efficace.
Ce jour-là, dans cette usine, personne n’est devenu un autre en quelques heures. Personne ne s’est changé (Sous « la peau de con », il y a notre propre peau)
Mais ce jour là, quelque chose s’est déplacé.
C’est avec cette porte d’entrée, qui permet aux collaborateurs de revisiter leurs pratiques relationnelles, que nous abordons le sujet de la sensibilisation au harcèlement en entreprise. Il est important de connaitre les définitions légales et le rappel du cadre règlementaire, mais le vrai changement en profondeur ne se fait pas sans un check de nos propres pratiques.
Mélanie FAYE